• LES FABLIAUX

    Histoire des arts: la vie quotidienne dans les enluminures

    Le calendrier des travaux agricoles

     

    Le premier traité sur l’agriculture et le jardin est l’œuvre de Pietro Di Crescenzi (1233-1321), dit Pierre de Crescens en France. Né à Bologne, il étudie la médecine et les sciences naturelles et devient un homme de loi. Son Opus ruralium commodorum est le premier traité d’agriculture écrit depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, le manuscrit original de cet ouvrage a disparu. Au XIVe siècle cet ouvrage a connu un très grand succès et toutes les cours européennes voulaient en posséder un exemplaire. Ainsi, aujourd’hui on a 133 manuscrits de cet ouvrage (dans diverses langues).

    En France, c’est à la demande de Charles V que le texte sera traduit en français en 1373 et intitulé : Rustican ou Livre des proffiz champestres et ruraulx. Il existe 8 exemplaires du Rustican aujourd’hui et celui conservé à Chantilly est certainement le plus beau. Il fut très probablement commandé par le beau-frère du roi Charles VII et enluminé par le Maître du boccace de Genève.

    Calendrier du Rustican

    Calendrier du Rustican

    Son ouvrage est composé de douze livres couvrant tous les sujets : l’agriculture en général et la meilleure localisation pour installer une ferme ou un manoir ; la nature des plantes et la fertilité des sols : les produits des champs, leur utilisation et leur culture ; la culture de la vigne, qui constitue la plus importante partie de l’ouvrage ; les arbres ; l’horticulture, avec la description de plus de cent trente plantes utiles pour la médecine et l’alimentation (Livre VI); les prés et les bois ; les jardins (l’une des parties les plus originales du traité et qui restera la base des ouvrages des XVIIe-XVIIIe siècles ; constitue le livre VIII) ; deux parties sur les animaux d’élevage ou chassés et pêchés ; un sommaire et enfin un récapitulatif des travaux des jours.

    Le Calendrier illustre le XIe livre.

     

    Janvier : Extraction de l’argile sous la neige.

     

    Janvier

    Janvier

    Pierre de Crescens consacre plusieurs chapitres aux travaux de préparation des champs : sarclage, émiettement des mottes de terre avec un maillet, mise en valeur par la fumure, les engrais verts et d’autres amendements. Ces scènes agraires sont rarement reprises par les enlumineurs. Cette scène peut aussi représenter l’extraction de l’argile sur la berge d’une rivière, par un paysan à l’aide d’une pioche. L’argile récoltée est mis en tas derrière lui.
    Rappelons que l’argile entre dans la composition des tuiles et dans la construction des murs des maisons paysannes et des étables à pans de bois. Les mois d’hiver sont propices à l’entretien des bâtiments.

    Février : l’épandage de la fumure animale

     

    Février

    Février

    La fumure (l’enrichissement d’une terre agricole par épandage de fumier), a toujours été l’un des points faibles de l’agriculture médiévale. Si les traités d’agronomie insistent sur sa nécessité, c’est précisément parce que la pratique en était rare, limitée à quelques grands exploitants agricoles comme les communautés monastiques. La stabulation (période pendant laquelle les animaux restent à l’étable) restait courte, et la litière, insuffisante en raison de la rareté de la paille, ne permettait pas de constituer des quantités importantes de fumier. Par conséquent le fumier ne pouvait être répandu sur tous les terrains et la plus grande part en était destinée aux cultures à la bêche dans des lieux enclos : jardins, potagers, comme le montre l’enluminure. L’usage de la jachère était donc indispensable pour préparer les terres agricoles.

    Mars : la taille de la vigne

     

    Mars

    Mars

    Cette activité symbolise souvent la viticulture au Moyen Âge. En fait, ce travail se reproduit plusieurs fois dans l’année : d’après Pietro de’Crescenzi, en février ou mars seulement dans les régions froides, en octobre ou novembre et en février ou mars dans les zones les plus chaudes. L’auteur ne s’étend pas sur les techniques employées, les outils ni les gestes mais il apporte cependant des précisions intéressantes : la taille s’effectue généralement à l’aide d’une serpe à dos tranchant et saillant, avec une lame assez large. Le paysan, penché en avant, saisit de sa main gauche le sarment au-dessus de la serpe, qu’il tient de sa main droite. Au second plan, un autre paysan répète le même geste, mais agenouillé pour pouvoir tailler des branches plus basses.

    Avril : la tonte des moutons

     

    Avril

    Avril

    Recherché avant tout pour sa laine, le mouton était aussi considéré comme une bête à viande et servait accessoirement pour le lait et les fromages. En France septentrionale, l’essentiel du cheptel était constitué d’animaux de très petite taille, semblables aux actuels moutons de pré salé d’Ouessant.
    Le parcage des animaux permettait de compléter les apports de fumier pour la fertilisation des terres. Les bergers étaient généralement des hommes mûrs, comme ici. Emmitouflé dans un chaperon bleu, son bonnet sur la tête, il immobilise entre ses jambes de sa main gauche l’animal choisi parmi le troupeau, qu’il se prépare à tondre à l’aide de grands ciseaux appelés forces.

    Mai : la chasse au faucon

     

    Mai

    Mai

    Le thème de la chasse au faucon provient des calendriers liturgiques et n’a pas de rapport avec le texte du Rustican, consacré à l’agronomie. En revanche, il ne peut que plaire aux lecteurs qui sont susceptibles de pratiquer cette chasse, considérée comme la plus noble et la plus distinguée de toutes. Il s’agit ici vraisemblablement d’un clin d’œil aux Très Riches Heures du duc de Berry, qui la montrent en août. Le personnage est vêtu d’un pourpoint à manches fendues, vêtement élégant devenu à la mode depuis le XIIIe siècle, et il est coiffé d’une toque. Un faucon blanc se tient sur son poing gauche ganté.

    Juin : la fenaison

     

    Juin

    Juin

    Ici l’auteur évoque la fenaison. Le pré fauché est clos pour être protégé du vagabondage des animaux. La clôture est ici constituée par une palissade de bois dont les planches sont taillées en pointe. L’image nous renseigne sur la faux : sa lame tranchante est longue, légèrement arquée et le manche est pourvu d’une potence en son milieu.  Il fait chaud, le faucheur est vêtu d’une simple chemise blanche fendue sur le côté, un chapeau de paille à larges bords le protège du soleil de juin.

    Juillet : la moisson

     

    Juillet

    Juillet

    De sa faucille, tenue de la main droite, le paysan, courbé, coupe une poignée de tiges de blé serrées dans sa main gauche. À son côté une femme se livre à la même besogne. La moisson se fait à la faucille : noter la lame très courbée, qui apparente l’instrument à une serpe. Peut-être est-elle dentelée, mais il est impossible de le distinguer. Il est également difficile d’identifier quelles céréales sont moissonnées : l’auteur conseille de planter un mélange d’orge, de millet, d’épeautre et de froment, mais il semblerait qu’on soit en présence ici d’une seule et même espèce.
    La moisson à la faucille ne prélevait que le haut de la tige, laissant une importante quantité de paille après la récolte, et permettant la pousse d’une deuxième herbe, le regain, que l’usage de la vaine pâture livrait aux animaux de la communauté villageoise. Cette pratique disparaît à la fin du XVIIIe siècle, avec la clôture des champs et l’introduction de la moisson à la faux, qui laisse une herbe beaucoup plus rase tout en employant une main d’œuvre bien moins nombreuse.

    Août : le battage du blé

     

    Août

    Août

    Pietro de’Crescenzi énumère dans son ouvrage différents procédés pour battre les céréales : à la verge, au fléau et par le dépiquage avec des chevaux. L’aire de battage est enclos de murs, qui dépassent un mètre vingt de hauteur, il est difficile de voir si son sol est recouvert d’argile détrempée, comme le recommande l’auteur. Le battage s’effectue en plein air. Le paysan porte des vêtements adaptés à son travail : il a les jambes et pieds nus, une chemise courte fendue sur le côté, la tête protégée par un chapeau de paille. Il tient à deux mains son fléau rejeté derrière la tête, prêt à être abattu sur les gerbes. Le fléau est muni d’un très long manche, sa partie battante, beaucoup plus courte, mesure environ quarante centimètres. Le batteur est aidé par une femme qui apporte des gerbes sur l’aire, tandis qu’il abat son fléau.

    Septembre : les semailles

     

    Septembre

    Septembre

    Le labour n’est pas représenté dans le calendrier, contrairement aux Très Riches Heures du duc de Berry. L’image insiste plutôt sur les semailles, auxquelles l’auteur consacre tout un chapitre de son ouvrage. La représentation des champs labourés se réduit à quelques sillons parallèles, dont on constate à l’arrière plan qu’ils sont disposés perpendiculairement les uns aux autres. Le calendrier situe les semailles en septembre, ce qui correspond à la date préconisée par l’auteur pour les régions froides, tandis qu’il les repousse à la fin octobre ou en novembre pour les endroits ensoleillés. Le paysan marche en serrant la semence de son bras gauche ; il éparpille les grains de sa main droite, le bras écarté et baissé vers la sol. Il porte un tablier de semailles, ce qui correspond à l’usage français, alors que les enluminures des versions italiennes montrent la semence transportée dans un récipient en bois ou en osier que tient le paysan.

    Octobre : le foulage du raisin

     

    Octobre

    Octobre

    La scène se passe dans une petite pièce couverte. Le raisin, avant d’être mis en jarres, devait être foulé deux fois, mais il est impossible de déterminer à laquelle des deux opérations nous assistons. Le paysan est enfoncé jusqu’aux cuisses dans la cuve contenant les raisins, tandis qu’un second vendangeur verse le produit de la récolte contenu dans un panier d’osier. La cuve à fouler, large d’environ un mètre et haute d’à peu près soixante dix centimètres, est posée sur deux cales en bois. Elle est constituée de lattes de bois parallèles cerclées d’osier. Le jus de raisin en dégouline par plusieurs coulées verticales.

    Novembre : la glandée

    Novembre copie

    Novembre

    Le mois de novembre est symbolisé par quatre porcs, en bordure de la forêt, qui se nourrissent des glands que fait tomber du chêne, à l’aide de sa perche, le paysan qui les surveille. Pratique courante que recommande Pietro de’Crescenzi, la glandée consiste à laisser les porcs, animaux peu exigeants, se nourrir de glands, de racines et d’herbes dans les bois. L’auteur conseille au paysan de récolter des glands et des châtaignes en prévision des grands froids. Mieux, il suggère d’emmener les porcins manger dans les vignes après la vendange, pour nettoyer et gratter le sol à la manière du laboureur.

    Décembre : l’égorgement du cochon

     

    Décembre

    Décembre

    Un homme tranche la gorge de l’animal avec un couteau tandis qu’à ses côtés une femme, protégée par un tablier, est prête à recueillir le sang dans une bassine. Le porc constituait une part importante de l’alimentation médiévale. Il servait de base à la nourriture dans toute l’Europe chrétienne. Chaque région avait ses modes de cuisson, de préparation, et de conservation. On pouvait saler le porc et on le conservait en grande partie dans des saloirs ; ou bien on en faisait du confit en cuisant les morceaux dans la graisse. Le jambon était tantôt fumé dans la cheminée, tantôt séché à l’air. Il était conservé pendu aux poutres du plafond ou sous la cendre. Comme dans la scène précédente, l’artiste semble avoir puisé son inspiration dans les calendriers peints de l’époque, alors que le texte de Pietro de’Crescenzi ne s’intéresse pas à la mise à mort du cochon.

     

     

     
                     

     
           
     
                     
     
           


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